O.N.I.

O.N.I. Objet narcissique identifie

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ENTRE MEMOIRE ET OUBLI, FAIRE LE CHOIX DE LA VIE...

 

 

 L'écriture m'est souffle et vie depuis que je suis en âge de tenir une plume...

 

 Je suis issue d'un chaos. Je l'ai dépassé un jour, pour aller du côté de la vie et de ses lumières.  Pour les enfants de survivants, qu'ils soient nés avant le drame qui lamina leur famille, et qui dans mon cas fut la déportation de mes parents, ou après, se pose le problème de la transmission de ce qu'ils n'ont pas toujours reçu ... Certains enfants de déportés ont été confrontés à un père ou à une mère incapables de mettre en mots cet indicible espace que fut la Shoah. Ce fut mon cas. Comment, alors, transmettre une mémoire par procuration, une souffrance si intime qu'elle en est presque intraduisible ? Comment s'en libérer ensuite, pour avancer et construire,  non pas dans l'oubli de la Mémoire mais dans l'amour de la Vie?

  

 Mes trois premiers romans sont tous porteurs de ce que j'appelle une écriture "matricielle", encore fortement imprégnés de cette souffrance transgénérationnelle, de cet obscur sentiment d'une ombre permanente derrière mon épaule. Avec la parution du troisième livre, la boucle était bouclée. J'ai accompli mon chemin vers les miens.

  

Une grande partie de mon existence a été consacrée presque exclusivement à la Mémoire. Sans la négliger pour autant, mais en prenant le parti d'exister en tant qu'individu, pas seulement en tant "qu'enfant de...", je peux désormais lâcher ma plume, écrire pour le bonheur du partage, de la  libération d'un imaginaire longtemps contenu, la résonance des mots. Je viens d'achever une nouvelle aventure, littéraire et jubilatoire, miroir de mon imaginaire fécond: l'écriture d'un roman qui se situe en grande partie à Pondichéry, en Inde du Sud. Ce manuscrit, en attente d'éditeur devrait peut-être, si les Dieux du panthéon hindou me sont bienveillants, se transformer en film. Le défi est lancé, puisque je viens d'en faire une adaptation sous forme de scénario.

 

 D'autres personnages viennent habiter mon univers, impatients d'être mis en lumière, de venir à votre rencontre.

 

Je sais maintenant que l'écriture m'est force et architecture, qu'elle me tient debout et que nous ne nous quitterons plus.

 

 

Sylviane Sarah Oling           LYON    


Samedi 12 novembre 2005

J'ai eu le bonheur d'être invitée à une répétition de la pièce "l'Atelier" de Jean Claude Grumberg, par la troupe des "Tréteaux Cassissiens"...

 Vous levez un sourcil d’étonnement ? Vous ne connaissez pas cette troupe ? Jusqu'à il y a quelques jours, je n'avais jamais entendu parler d'eux... Par cette fameuse magie des rencontres, j'ai été amenée, dans un lycée où j'intervenais, à partir de la transmission de la mémoire, à rencontrer une élève, Audrey, dont la mère est l'un des acteurs de cette troupe, la fameuse Mimi, couturière à la gouaille réjouissante. Joëlle me demande, par l'intermédiaire de sa fille, si j'accepte de leur donner mon regard et mon ressenti pendant le montage de la pièce. Et voilà pourquoi je me suis retrouvée vendredi 4 novembre dernierdans la Vallée d'Azergue, à Chessy les Mines, plus précisément, au coeur du filage (répétition avec costumes et décor) de L'Atelier.

 Pour ceux qui ne connaissent pas le thème de la pièce, voici ce qu'en écrit Grumberg lui-même "Le premier atelier de ma vie fut ce lieu inutile dans les 3 pièces de mon enfance où mon père travaillait avant guerre. Dans les années 50, ma mère se décida à nous en faire une chambre. Elle-même, en attendant le retour de mon père, travaillait comme finisseuse dans un atelier de confection pour homme. Plus tard, nous n'attendions plus, ayant appris peu à peu le sens du mot "déporté".
Cette pièce est écrite pour ma mère..."


La pièce se déroule dans un atelier de couture, en 1945. Elle met en scène des personnages que la guerre a transformés. Juifs ou non juifs, rescapés des camps, comme l’un des coupeurs, devenu militant communiste, ou femme de déporté comme l’une des couturières, Simone, ou qui en a réchappé, comme Monsieur Léon, le patron de l’atelier. Tout ce petit monde recrée une atmosphère parfois joyeuse, parfois grave, sous-tendue par les événement extérieurs, dans une ville dominée encore par les restrictions.


Quand je vous aurai dit que cette troupe est une troupe amateur, créée depuis 20 ans et montant une ou 2 pièces par an, principalement des comédies légères, pour le bonheur de se retrouver autour d'une passion commune, je ne vous aurai cependant rien révélé de la justesse, de la profondeur et de l'âme du jeu de ces acteurs, au plein sens du terme. Ils m'ont bluffés ! Mais plus encore, ils veulent jouer cette pièce en hommage à toutes les victimes et pour participer à leur belle façon au devoir de mémoire. Ils méritent de toucher un public large. Rien, ni dans le ton, ni dans la préparation de ce spectacle, ne sent l'amateurisme. Un atelier de couture, semblant sorti du passé a été entièrement recréé sur scène. Une expo de photos et de courriers d'avant et après guerre accueillera le public dès son arrivée. La salle sera entièrement en décor rappelant ces années difficiles et tous, depuis les acteurs, jusqu'aux techniciens seront en costume d'époque. Un immense travail qui mérite un peu de médiatisation...


La pièce fut jouée le 3 et le 4 décembre 2005, dans la Salle des Fêtes de Chessy les Mines (à environ une demi-heure de la Place Bellecour pour les lyonnais qui connaissent). Elle sera de nouveau distribuée au cours de l'année 2006.


Mardi 27 septembre 2005


THERESIENSTADT Le Ghetto « Modèle »

Theresienstadt, petite ville de province semblable à tant d'autres, à 60 km de Prague, que Maurice Rossel, officier suisse, délégué de la Croix Rouge Internationale, a visité un « beau jour» de juin 1944..

Une visite mise en scène par les nazis où les Juifs du ghetto furent les tristes acteurs malgré eux. Interviewé par Claude Lanzman, Rossel donne tranquillement quelques vingt ans plus tard, la vision qu'il a eu lors de son inspection :


« C'était une ville agréable où se promenaient des gosses bien nourris. Certains jouaient sur la place, à côté du pavillon de musique où un concert était donné. En face, un café plein de clients. Dans les rues, des Israélites nantis déambulaient. Au mur des affiches annonçaient les prochaines représentations théâtrales. Ces Israélites avaient dû payer leur villégiature ici. Ils étaient élégamment habillés, avaient leur propre synagogue ». Ce discours surréaliste pour qui connaît l'histoire du ghetto de Terezin, est encore étayé de nos jours. Il suffit de rechercher la définition de « Terezin» dans l'Encyclopédie Hachette

1999 : « Terezin, les Allemands y créèrent un ghetto pour notables juifs ... ». Pourtant, Theresienstadt ne fut qu'un leurre. Ces 13 000 «notables» juifs, dont 11 000 enfants, ne firent que passer par le ghetto. A la fin de la guerre, près de 90% d'entre eux ne revinrent pas de leur destination finale, Auschwitz.
Le Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation (CH RD) a entrepris de rétablir la tragique réalité de Theresienstadt. Il a consacré une série de manifestations à son histoire, encore méconnue en France. Le projet est ambitieux, dans la droite ligne de toutes les actions que mène le CH RD, et son équipe. Tout d'abord, une exposition d'environ 400 documents retraçant la vie à Theresienstadt, attendait en 1999 les visiteurs dans les sous-sols du CHRD. La majeure partie était composée d'œuvres d'une vingtaine d'artistes amateurs ou professionnels. Une intense vie culturelle s'était en effet développée à l'intérieur même du ghetto. Les œuvres, réalisées par les artistes, peintres, musiciens, poètes, donnent la pleine mesure de la mascarade organisée par les nazis. D'un côté, celles exécutées sur commande. De l'autre, celles décrivant la face cachée de Terezin. Au cœur de l'exposition, le film de Claude Lanzman fut diffusé en alternance avec un film de propagande, commandé par les nazis et filmé dans le ghetto en 1944. D'autre éléments, notamment un livre, un disque et un film projeté au public, regroupés sous le titre «Le Masque de la Barbarie» complétèrent cette exposition.

Sylviane Sarah Oling Article publié dans TJ du 18/02/99


Lundi 11 juillet 2005

RENCONTRE AVEC FRANK LALOU .   LES PERCEES DE L’INVISIBLE…   

   Sylviane Oling : Vous êtes un homme entre deux mondes, celui d’en Haut et notre monde. Votre clé, entrouvrant le passage, est dans votre main, au moment précis du tracé calligraphique. En restant dans cet acte pur de la calligraphie, de sa vibration première, quelles sont les possibles ressemblances entre « Paix, Shalom, Salam » ?

  Franck Lalou : Pour moi, calligraphe, et cette réponse ne vaut que pour moi, dans ma démarche de plasticien, puisqu’un calligraphe est avant tout un plasticien, j’ai toujours recherché le contact avec les autres et même quand j’ai publié pour la première fois une méthode de calligraphie hébraïque francophone (publiée chez un éditeur de l’Institut du Monde Arabe « Califra »), dans ce livre, je rends hommage à la calligraphie arabe. Lorsqu’il y a quelques années, il m’a été demandé de décorer la façade d’une église, je me suis empressé de le faire. Je suis l’acteur des Evangiles depuis l’adolescence et je les apprécie, tout en essayant de les situer dans un contexte juif, quelque part de les déchristianiser. En même temps je me situe au carrefour de ces différentes civilisations. Je suis de confession juive et de parents juifs, donc de filiation juive, Maroc, Algérie. La langue maternelle de mes parents, c’est l’arabe. Ma mère, lorsqu’elle veut dire « Oh ! Mon Dieu ! », elle dit « Allah ! ». J’ai été baigné dès mon enfance par la musique de la langue arabe et française.

 S.O : Dans votre calligraphie, vous êtes donc imprégné de la culture arabe ?

 F.L. : Je dois en effet beaucoup à la calligraphie arabe. Cette présence du judaïsme, je l’ai reçue par filiation. L’arabe m’a été transmis par la communication avec mes parents. Je suis cependant né en France au bord de la Garonne , dans une France rurale et laïque. Ma langue maternelle reste tout de même le français. Je pourrais dire de façon moderne que je suis formaté indo-européen. Je ne peux pas ne pas apprécier la beauté des églises romanes, l’art cistercien. Par ma naissance française, j’ai aussi cette formation chrétienne.

  S.O. : Vous venez d’évoquer votre travail calligraphique sur une église, l’église Notre dame d’Espérance à Paris. Notre Dame d’espérance…Ainsi, Par le geste du calligraphe, s’ébauche une possible union entre le Monde d’en Haut et le monde d’en bas. Est-ce votre quête de rassembler les égarés par la force du symbole ?

 

 

 

  FL : Je ne me définis pas comme un symboliste. Je ne travaille absolument pas sur la force du symbole. D’ailleurs vous ne verrez pratiquement jamais de symboles dans mes calligraphies. Je ne suis pas non plus un adepte de la métaphore. Lorsque l’on me demande calligraphier une église ou les évangiles, je le ressens en premier lieu comme  un signe, parce que c’est à moi que l’église fait appel,  à moi, calligraphe juif. L’église ne s’occupe pas de savoir d’où je viens ni si je suis capable de retranscrire un message, c’est déjà un facteur important pour notre époque. Le fait que j’accepte cette demande est aussi quelque chose d’important. Cela m’a peut-être d’ailleurs été reproché…

 S.O : Lorsque vous dites « accepter », cela sous-tend peut-être autre chose, au-delà de la simple acceptation ?

 F.L. : Au contraire, c’est une joie de participer à une telle œuvre. Evidemment, les paroles que j’ai calligraphiées sont celles d’un juif, les paroles des évangiles sont presque toutes issues de la Bible et du Talmud. C’est peut-être réinscrire le christianisme sur un plan plus « pédagogique ». Le christianisme est détenteur, avec Israël d’un message.

 S.O : Voilà pourquoi vous dites ne pas être un symboliste, mais plus un messager. Par votre calligraphie, voulez-vous ancrer une parole ?

 

  

  F.L. : Oui, mais pas seulement une parole. Je veux parler également des textes et d’une culture. Le terme de « culture » est très important. On ne peut pas parler de judéo-christianisme, ce serait aberrant. On peut, par contre, évoquer une culture juive, reprise par le christianisme et qui a fait une sédimentarisation. La culture, ce sont des sédiments déposés par les différentes civilisations. Deux sont encore présentes de nos jours, la civilisation juive et chrétienne. Israël est le détenteur de sédiments de civilisations qui l’ont précédée, Sumer et l’Egypte. En Israël, on trouve encore trace de ces apports culturels, ne serait-ce que les mois du calendrier qui sont des mois sumériens. Certains mots hébreux également sont issus des civilisations passées, araméenne, syrienne, qui reflètent les divinités de la lune ou du soleil, entre autre. Il y a présence d’une civilisation païenne, que continue de véhiculer Israël. Quant au christianisme, il véhicule des sédiments du judaïsme. Cet ensemble forme une culture. La calligraphie, elle, part de ce travail sur le signe, véhiculé depuis trois mille ans, en passant du cunéiforme vers l’alphabet, par le signe, par le silence que procurent ces signes, qui eux-mêmes « parlent ».  Le calligraphe est obligé de faire le silence en lui lorsqu’il trace ces signes. De ce silence vont sourdre toutes ces rumeurs issues de ces sédiments, de cette culture.

 S.O. : Pour en revenir à cette église, au travail de calligraphe que vous avez réalisé au cœur de cette église. Pourrions-nous le considérer comme l’ancrage d’une mémoire antérieure, à l’usage des générations futures ?

 

  F.L. : je dois vous avouer que je me préoccupe peu des générations futures. Je pense que nous avons d’abord un devoir de nous occuper de la génération présente. S’ancrer dans le présent est certainement le meilleur message que nous puissions laisser aux générations futures. Les personnes qui se targuent de vouloir ordonner le futur sont le plus souvent des tyrans, des assassins. Ce que j’aimerais offrir à ma fille, Léa, et à ceux qui nous suivront, c’est d’avoir été un homme de maintenant, avec toute la sédimentation de ma culture, de mes cultures, les percées que j’ai pu réaliser, par l’étude des textes…

 S.O : Comme un homme juif, appartenant au Peuple du Livre…

 

   F.L. : Certainement. Je pense également aux découvertes que l’on peut faire par la méditation, par toutes ces percées de l’invisible, que je me refuse à nommer. 

 S.O : Les percées de l’invisible…Alors, peut-être, pardonnez-moi si j’extrapole, mais être calligraphe signifierait que l’on tente d’abolir les frontières entre le visible et l’invisible. Il vous est demandé, également, de respecter les préceptes bibliques en utilisant des matériaux nobles, excluant le métal, qui peut enlever la vie.  D’après vous, les calligraphies pourraient-ils être des messagers, en lien permanent avec le Monde d’en Haut ?

 F.L : Pour répondre à votre question, je dois d’abord faire une nuance entre le calligraphe et le sopher. Le sopher est un scribe, qui retranscrit, entre autres, la Thora. Il ne fait que cela, sans vocation créative. Le calligraphe, lui, est un créateur. J’aimerais maintenant que vous reformuliez votre question, je ne suis pas sûr d’en avoir compris le sens…

 S.O : Lorsque j’ai lu certains de vos livres, avant notre premier entretien, vous évoquiez toujours le visible et l’invisible. Lorsque, à cet instant précis où votre plume va entrer en contact avec le papier, vous vous mettez en état de méditation, à l’ultime étape du souffle précédant le geste, est-ce pendant ces secondes  de transcendance que s’ouvre devant vous le passage entre le visible et l’invisible ?

 F.L. : Je ne sais pas si je suis un messager. Il m’est difficile de vous répondre, mais je vais essayer…. Savez-vous qu’en calligraphie, il est de bon ton de faire de nombreux essais ? Je m’aperçois, au fil du temps, que j’ai de moins en moins besoin de cette répétition du geste. Lorsque je suis devant ma feuille blanche, je préfère me dire que je dois accomplir un geste parfait. Il y une part de risque et c’est ce risque là, cette obligation de me concentrer, qui conduit à une tension intense. Voilà d’ailleurs une des définitions de la calligraphie ! Une tension et une détente mêlées…C’est cette tension exacerbée qui va générer un vide tout aussi intense et qui va permettre à quelque chose de passer. Si je suis un messager, ce doit être à cet instant précis que cela se concrétise, par cette grâce que je ressens à l’ultime seconde libératoire.

 S.O. : Un messager, c’est aussi quelqu’un qui rétablit l’harmonie entre les êtres, par la parole qu’il transmet. Vous avez dit un jour, dans un de vos ouvrages « La calligraphie de l’invisible, paru chez Albin Michel », vouloir refuser « l’inacceptable, la barbarie, la rupture du dialogue (…) » Comment vivez-vous cet engagement ? En clair, en homme juif ouvert sur l’œcuménisme d’une foi proclamée, croyez-vous en des temps où les hommes, brandissant l’étendard de leur religion, cesseront d’être antagonistes ?

 F.L. : Je crois que les hommes cesseront de se battre au nom de la religion, lorsqu’ils cesseront de croire à leur propre religion et qu’ils auront établi le principe de relativité de la religion. …Pour moi, il n’y a pas d’absolu et la religion, les textes, sont des textes humains, même s’ils sont inspirés. A mon sens, le judaïsme, c’est une culture, à l’aide de laquelle je découvrirais peut-être le chemin qui me permettra d’accéder à mon propre présent, à la vie. Mais je ne pense pas que la Bible , le Coran, le Talmud soient des textes intangibles. En ce moment, j’étudie la patristique chrétienne, les pères des églises, afin d’achever d’écrire un essai sur le Cantique des Cantiques. Je lis également la patristique juive, dans le même esprit. Vous savez, le message qui se dégage du Cantique des Cantiques relève du même processus que le rêve, en psychanalyse. Un même rêve est interprétable différemment selon la personne qui fait ce rêve ou le psychothérapeute qui l’analyse. Mais cette lecture n’est valable que dans un temps donné de notre propre biographie. On peut considérer la Bible , à mon sens, comme une sorte de rêve collectif, transmis de génération en génération. A chaque transmission se produit le filtre de notre propre divan, pour en faire ressortir la lumière. Il en est de même pour les Evangiles, un grand rêve qui a à voir avec notre être profond, mais il n’y a pas de clé universelle des songes ! La religion est alors considérée sur un plan de relativité, mais également d’absolu, puisque notre être entier est    concerné. Les lectures, elles, sont relatives, elles sont fragiles…

 S.O. : Les lectures peuvent cependant être interprétées ?

 F.L. : Elles doivent être interprétées ! Cela nous permet de nous resituer dans un champ anthropologique. Il n’y a pas d’homme sans culture. De plus, nous ne pouvons pas vivre sans nous appuyer sur cette pyramide des âges. Pour me recentrer sur votre question, nous cesserons de nous battre au nom de la religion lorsqu’elle aura cessé de vouloir être La Religion. Cette interrogation, le Peuple Juif l’a ressenti fortement. lorsque nos Maîtres enseignent  que toucher la Thora la rend impure. Nos Maîtres savaient très bien que ce qui était écrit était destiné aux hommes, comme un fabuleux outil pour nous regarder à travers le prisme d’un autre miroir. Lorsque nous touchons une Thora, nous devons nous purifier, parce que ce livre est pur.

 

 

 SO. : Vous-même, Frank, respectez une étique de vie. Vous dites d’ailleurs, dans un autre passage de votre livre « La calligraphie de l’invisible », que ce concept de l’invisible est un facteur essentiel dans la conduite de votre vie…Cet invisible indicible auquel vous faites référence, ces anges protecteurs, eux-mêmes messagers de Elohim, vous semblent-ils être « engagés » dans l’avènement d’une ère ou régnerait la paix, le Shalom, le Salam ? Pour vous, ce que les hommes défont par leur violence, le Très Haut pourrait-il le rétablir ?

 

 

 

 

 

   F.L. : Quelle question métaphysique ! Je vais tout de même m’efforcer de répondre aussi clairement que possible. Je suis l’homme du détail, je crois au détail. Le judaïsme comme le bouddhisme d’ailleurs, sont des religions du détail. Le christianisme est une religion de la totalité. Les chrétiens croient que l’on peut   obtenir le tout par le Tout. Je pense que le petit détail, répété au quotidien, l’attention portée sur l’événement, jour après jour, le fait de travailler tous les jours à l’avènement de cette paix, de ce shalom, cette répétition  de ces infimes actes quotidiens se traduit par une réparation. Ce travail de réparation, ces « mitzvot », ces « brahot », toutes ces bénédictions sont, plus qu’une réparation, plutôt ce que j’appellerai un « retour d’ascenseur ». Dans tous les détails de ma vie, je me resitue dans un contexte qui me dépasse, mais dont je sens qu’il est dans le champ de la Création. Ce sont des grâces que l’on fait au quotidien. Par exemple le livre que j’écris, j’en publie trois ou quatre par an, sont comme des petites réparations. Mon travail, c’est d’attester la présence de la Lumière , tant à travers mes études de textes, que par ce que j’écris, et qui peut changer le cours d’une vie. C’est ce qui s’est produit pour moi, ma vie a été emplie de cette Lumière et j’ai changé de vie. Je peux donc dire que j’ai confiance, je préfère le terme « confiance » à celui de « foi ». Cette confiance ne me quitte pas lorsque je calligraphie. Il faut être convaincu qu’il n’y a pas d’acte irréversible, en calligraphie ou dans tout autre domaine. Cette conviction induit la confiance. On peut dire que l’on s’est trompé, c’est important. Il faut également savoir demander pardon, ce qui est    loin d’être facile, très peu de gens le font. Il nous arrive de blesser quelqu’un, alors même que nous sommes persuadés d’avoir raison. S’excuser n’est pas une faiblesse, c’est au contraire se mettre dans la vérité de la Lumière C ’est une erreur de croire que l’amour suffit. Ce sont tous ces actes au quotidien, ce lent travail sur soi, cette discipline qui grandit un homme. On ne peut pas vraiment aimer en faisant abstraction de l’origine des choses. La caschrout, par exemple, va dans ce sens, connaître l’origine de ce que l’on va mettre dans son corps pour se nourrir. Cela implique de respecter la souffrance de l’animal que l’on va sacrifier. Lorsqu’un juif consomme de la viande, il ne le fait pas sans questionnement. Ces commandements, qui viennent de Dieu, demandent bien sûr de l’humilité dans leurs accomplissements, mais également du recul et de la réflexion.

 S.O. : Vous ramenez D. à une dimension plus proche de nous. Vous n’en faites pas une entité omnipotente, omniprésente, mais qui n’aurait pas de représentation possible. Votre Dieu serait presque comme un ami, un compagnon de route, un référent dans notre vie…

 F.L. : Je pense qu’Il est tout à la fois, proche et lointain, beau et laid, froid et chaud. Il m’arrive effectivement d’en parler comme « quelqu’un » de proche, parfois je le ressens extrêmement absent. IL est impossible à définir. Ce que je ne pardonne pas à certains religieux, c’est de vouloir faire de notre monde la métaphore d’un autre monde. Mon monde n’est pas ainsi. Mon épouse n’est pas la métaphore d’une autre. Elle est mon épouse et en même temps elle recèle tout l’univers. Ce n’est pas un symbole. Elle est à la fois toute la misère du Monde, car un corps de femme souffre et elle a en elle toute la beauté du Monde, une parcelle de Divin. Par ces métaphores, certains voudraient nous éloigner de la possibilité du Salut. Le Salut est dans la rencontre avec l’Autre. Ce n’est pas en nous renvoyant à une forme de métaphysique platonicienne, selon laquelle le monde est dans les idées, qu’il nous sera permis d ‘approcher le Salut. Dieu est aussi sous la paume de ma main. Le réel est notre planche de Salut, puisque grâce à ce réel nous accédons à l’Autre. Je parle du réel dans sa pluralité. Le réel n’est pas forcément défini par ce qu’en ont quantifié les scientifiques, mais il est également un autre champ que la matérialité. Que serait la matière sans l’esprit ? Quand les religieux nous laisseront vivre notre chemin de vie d’êtres humains, avant de réfléchir sur un au-delà, peut-être hypothétique, en tout cas incertain, à ce moment là, peut-être, auront-nous cessé de nous entre-tuer. La religion sert à relier les gens entre eux. Le Divin ne se cache pas, il Est potentiellement dans l’Autre et également dans la nature qui nous entoure. Lorsque nous serons sortis de la métaphore, il y aura place pour Paix, Shalom, Salam…

 S.O. : Vous parlez des religieux en général. J’aimerai vous ramener à un religieux qui fut lumière et force dans votre vie, Saint Thomas. Dans un passage de son Evangile, il écrit « Soit Passant ! » Vous-même, Frank Lalou, êtes-vous « passant » ?

 F.L. : Pour moi, être passant, c’est de ne pas croire que ce que l’on a sous les yeux est la métaphore d’une représentation céleste. Etre passant, c’est ne pas dire « ici est ma terre, ici je vais creuser ma vie, je vais construire solide ». Cela revient à exclure. Faire quelque chose de solide veut dire ériger des murs, exclure. Etre passant, c’est être hébreu. Le personnage de la Bible , que j’aime beaucoup, Abraham, vivait sous la tente. Il n’était pas encore sous le joug de tous les Commandements. Il était ouvert, passant d’un lieu à l’autre. Etre passant, c’est ne pas croire à l’absolu. Il est difficile de croire qu’il y ait des valeurs absolues, des livres absolus. Etre passant, c’est justement établir toujours le relatif, ne pas s’arrêter sur une idée…

 S.O : Un passant serait quelqu’un toujours en partance ?

 F.L. : Oui, être en partance et savoir que notre intelligence est limitée et qu’il nous est difficile de saisir un phénomène dans son ensemble. Seules une certaine confiance et une certaine foi peuvent nous permettre d’avancer. Revenons sur la Shoa , cette horreur qui a duré cinq ans. Des centaines de chercheurs dans le monde ont essayé d’expliquer ce phénomène, mais nous ne pouvons toujours pas le comprendre.

 S.O : Y a-t-il d’ailleurs quelque chose à comprendre devant l’horreur absolue ?

 F.L. : Non, bien sûr, mais nous ne pouvons pas nous arrêter face à cette interrogation. Que transmettrons-nous à nos enfants, si nous-mêmes n’avons pas compris ? Nous sommes, nous, humains, sujets à l’erreur. C’est pourquoi nous ne pouvons pas ne pas être des gens du relatif et du passage.

 S.O : J’aimerai, pour conclure, extraire d’un de vos livres une citation d’Héraclite « (…) S’il n’espère pas, il ne trouvera pas l’inespéré, car il est hors de quête et sans accès ». Que pourriez-vous dire à ces peuples désespérés d’avoir tant invoqué les forces divines et terrestres, pour que cesse enfin la violence ? Quel message leur transmettre pour que leur quête se transforme en ouverture vers une possible lumière ?

 

 

F.L. : Le travail est à faire d’abord sur soi, dans le détail. Si un  individu ne se sent pas responsable de ce qui se passe autour de lui, ne dispense pas la lumière qu’il a reçu et attend tout des autres, il n’y aura jamais de solution. Chacun est responsable de ses actes propres. A tous ces peuples qui veulent la paix, s’ils ne sont pas capables de se révolter, de descendre dans la rue, de refuser de se soumettre à une dictature, il ne peut y avoir d’issue. Moi, je suis un matérialiste. Je crois d’abord à la matière, parce que je passe par des doutes successifs. C’est identique pour l’humanité, c’est d’abord à l’individu de se changer, par la prise de conscience, par l’émotion. Il est nécessaire d’essayer en premier lieu de modifier son propre environnement avant de penser à changer le monde. Il ne faut pas rêver ! Le Salut ne viendra pas d’en haut. Nous avons tous le pouvoir de dire « non ! », lorsque notre conscience est heurtée.

 S.O : Voyez-vous un ultime élément que vous voudriez mettre en avant, quelque chose que nous aurions occulté, qui soit propre à votre travail de calligraphe ?

 

  F.L. : Oui, évoquer l’économie du geste. Je réalise mes calligraphies avec peu de moyens. Avec deux plumes, de l’encre et un pinceau, je peux relier Paix, Shalom, Salam !  Avec ma plume, je rentre dans un territoire de paix, c’est magnifique. Avec ma plume, j’arrive au silence intérieur. Lorsque le silence se fait, une brèche s’ouvre entre le visible et l’invisible.

 Sylviane Sarah Oling Paris mars 1998

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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