ENTRE MEMOIRE ET OUBLI, FAIRE LE CHOIX DE LA VIE...
Depuis la violence de mon enfance, reliée si tragiquement à une des pages les plus
sombres de l’histoire, je n’ai eu de cesse que de retrouver un peu d’humanité chez mes semblables. Aller à la rencontre des autres, des peuples, non pour leur transmettre une parole de reproche
mais pour atteindre cette part de bonté contenue en chacun, a été, il est vrai, indispensable à ma survie.
Aujourd’hui, et après avoir parcouru le monde en tant que journaliste, la mémoire et
le travail ont fait leur œuvre ; l’âge et la sagesse ont fait le reste. De cette aventure est née l’écriture qui m’accompagne fidèlement depuis l’adolescence et joue un rôle essentiel dans ma
vie. Elle a été tour à tour, passeport d’évasion, puis traductrice de mémoire, mais aussi transmetteur de celle des autres. Et parfois, l’histoire évoquée jadis semble devenir archive, puis
réapparait un jour dans le cours de l’actualité.
C'est ainsi que je conçois mon travail d'écriture, sans me définir vraiment pour
autant... Ecrivain journaliste? Journaliste écrivain? Ce qui m'importe avant tout, ce sont les chantiers en construction, les deux projets littéraires en attente du "sésame" d'un éditeur
qui les mettra en lumière et tout particulièrement " Entre les mots", préfacé par Monsieur Gérard Collomb, Sénateur Maire de Lyon, où j'ai ouvert par mon questionnement un espace de parole
libre à des hommes de conviction, journalistes, politiques ou artistes, qui se sont exprimés sur des sujets majeurs, tels que la problématique du Proche-Orient, et dont les mots ont
traversé le temps sans s'altérer.
Pour aborder le Pardon
par un angle inhabituel, je vais vous conter une histoire. Cette histoire trouve sa source au cœur d'une maison ouverte sur le monde, dans un lieu au carrefour de l'humanité. Cette demeure
comporte une immense pièce centrale, d'où rayonnent cinq couloirs, Vue de la terrasse qui surplombe le toit, la maison forme un immense soleil. Chacun de ses cinq rayons trace le
chemin menant à une chambre aux portes ornées chacune d'un symbole, représentant la conscience et la présence de celui qui l'habite.
Un être sage dirige la vie de chacun. Tous les jours, il inscrit sur un tableau une
phrase, une seule, interpellant l'ensemble des membres de cette communauté imposée par des circonstances connues d’eux-seuls, mais devant également faire sens à chacun en particulier. Ce tableau
est le lien de convergence des habitants de cette étrange maison. La phrase tracée ce jour, veille de la fête juive du Grand pardon, est lapidaire
"Pardonner n'est pas oublier"
Le maître des lieux va frapper à une porte portant un croissant en son centre. Un
homme, vêtu d'un élégant costume noir ouvre, regarde longuement son invitant, puis se dirige vers un autre tableau, vierge de toute inscription. Il s'assoit sur des coussins à même le sol, prend
des pinceaux, de l'encre de chine, ferme les yeux puis trace d'un geste quelques mots "Le pardon est un paradoxe et nous en sommes la représentation vivante". Puis il frappe sur un gong avec un
maillet de bois, trois fois. Une à une les autres chambres s'ouvrent, celle ornée d'une étoile d'or, celle revêtue d'un lotus, celle portant un Christ en croix. La séance peut
commencer. Chacun s'assoit dans un profond fauteuil selon un rituel immuable, prend sur une table à ses côtés un livre à lui seul destiné. Le maître des lieux rappelle
les règles. Chacun devra écouter l'autre, ne pas le contredire puis exposer son propre point de vue, à travers le prisme de sa propre histoire.
Lobsang parle en premier. Cela aussi est immuable.
"Mes chers amis! Azzam nous lance un nouveau défi! Le paradoxe du Pardon? En quoi
sommes-nous la représentation vivante du paradoxe du pardon? Le fait d'être de quatre horizons cultuels différents nous autorise-il à penser que nous soyons en contradiction, une
contradiction s'imposant presque d’elle-même? Que dit le bouddhisme du pardon, qui soit opposable à vos traditions respectives? Un jour, je vous ai conté une histoire qu’aucun d’entre vous n’a
semblé comprendre. Celle d’un très vieil homme ensanglanté assis sur un zafou, immobile et les yeux clos, au pied du Potala. Lhassa était envahi par l’armée chinoise, déjà. Des soldats l’avaient
mis en joue. A ses pieds, trois moines gisaient là, face contre terre. L’un d’entre eux était son fils. Les soldats hurlaient, le bousculaient. Pour seule réponse, il ouvrit les yeux, regarda les
soldats l’un après l’autre, leur adressa un sourire lumineux. Ce sourire leur faisait offense, ils s’acharnèrent à le détruire. Cet homme était mon grand-père. Caché derrière un pilier, je n’ai
rien fait. Depuis, je vis avec cette boursouflure dans mon âme. Je n’ai rien oublié et je n’ai pas encore pardonné.
Que dit le bouddhisme du pardon ? L’idée d’un dieu d’amour qui pardonne
n’existe pas, ce qui est mis en avant c’est l’effet que le pardon peut avoir sur celui qui pardonne. Le mot même de pardon n’a d’ailleurs pas d’équivalent exact en sanskrit. La loi du karma, loi
de causalité naturelle, que l’on constate mais qui n’est pas une justice divine, veut que tout acte ait sa rétribution, sous forme de bonheur pour les actes positifs, sous forme de souffrance
pour les actes négatifs. Je souffre, oui. Cette rétribution est automatique. Nul ne peut y échapper. Néanmoins l’énergie engagée dans les actes, positifs ou négatifs, n’est pas infinie, elle
s’épuise. D’où l’impermanence. Nous ne connaissons pas notre karma et ne sommes donc jamais sûrs d’obtenir ou de conserver une existence favorable, notre karma évolue en fonction des actes
nouveaux que nous accomplissons. Il n’est pas une fatalité. A ce sujet, Bouddha a dit « si vous voulez connaître vos existences passées, considérez votre situation présente, si vous
voulez connaître vos existences futures, considérez vos actes présents (ceux du corps, de la parole et de l’esprit) ».
Les soldats qui ont assassiné mon grand-père et mon père ne seront libérés de
leur karma que par mon propre pardon. Mais comment puis-je pardonner alors que je ne suis pas la victime ? J’ai besoin de votre aide. Eclairez-moi, mes amis.
Michaël prend alors la parole : "Lobsang, le pardon et la réconciliation
marchent ensemble. Le « Notre Père » invite les Chrétiens, à pardonner aux hommes leurs fautes, comme le Père céleste leur a lui-même pardonné. Le pardon est fondateur du royaume de
Dieu. A l’origine de la réconciliation de l’homme avec Dieu, il est aussi le moyen de la réconciliation de l’homme avec l’homme Il y a une exigence de réconciliation, comme il y a une exigence de
pardon dans le message évangélique. La réconciliation, au sens biblique du terme, n’est jamais inconditionnelle et unilatérale. Pardonner ce n’est pas laisser l’autre s’en tirer à bon compte,
dégagé du poids de sa faute et poursuivre son chemin avec la possibilité de recommencer, sans subir les conséquences de ses actes. Le pardon est une invitation à la réconciliation et non une
réconciliation à bon marché offerte à l’offenseur.
Pardonner jusqu’à 77 fois 7 fois, comme nous y invite l’Evangile est une chose,
vivre une authentique réconciliation en est une autre. Tu n’es pas la victime, certes, mais tu es le messager de tes pères absents. S’il est vrai que bien des choses en ce monde nous empêchent de
vivre une pleine et entière réconciliation entre les hommes, il n’en demeure pas moins que l’évangile nous invite à être vraiment prêts à pardonner et à rétablir autant que faire se peut
les relations rompues. Ainsi mon cher Lopsang, trouvera-tu peux être la paix.
David respire profondément avant de se lancer. "Le pardon, mes frères, a-t-il une
valeur au delà de l'impardonnable? En accordant son pardon, la victime absout-elle, pour reprendre des termes familiers à Michaël, la faute de son bourreau? J’ai fait un rêve cette nuit, je
marchais dans la neige, pourtant mes pas ne laissaient aucune trace derrière moi. J’aurai dû frissonner, vêtu de lambeaux d’étoffes. Pourtant je ne frissonnais pas. J’avançais obstinément dans un
univers sans couleurs. Aucune sensation ne m’habitait, ni froid, ni faim, ni mémoire. J’étais juste ombre, issu de l’ombre. Là bas, au loin, d’invisibles musiciens jouaient l’ouverture des
Walkyries, pour un peuple de chiens, dont j’entendais les aboiements. J’avançais toujours. Soudain l’univers se déchirait et ma compagne apparaissait. C’était ma Marthe, celle d’avant, avec son
sourire lumière. Elle agitait les mains vers moi, qui ne pouvais la rejoindre. Puis le peuple des chiens envahissait l’espace, entourait Marthe, l’obligeait à reculer. Et, comme toujours, je me
suis réveillé en hurlant.
Je ne suis pas passé de l’autre côté de la frontière de l’impossible pardon.
J’aimerai faire mien le concept de Derrida qui dit que « Le pardon ne peut et ne doit pardonner que l’impardonnable. Pardonner le pardonnable ce n’est pas pardonner ». Mais ce
pardon –là me semble une trahison, une trahison pour Marthe, pour toutes les Marthe, abstraites de ce monde par le seul fait d’être nées sous une mauvaise étoile. Je sais cependant intimement que
ce pardon serait libérateur, mais je n’en ai pas la force. Pas encore.
Puis Azzam prend enfin la parole : «Dans l’islam, Dieu a
l’initiative du pardon. Le péché, quel qu’il soit, est essentiellement désobéissance à la Loi divine révélée, la Charia. Le plus grand des péchés est celui qui porte atteinte à
l’unicité divine, faute communément attribuée aux Chrétiens, avec le concept de trinité. Associer à Dieu d’autres Dieux est la seule faute qui détruit le paradis des croyants. Plusieurs
termes arabes sont utilisés pour traduire le verbe pardonner. L’un signifie couvrir d’un voile, pour dire que Dieu recouvre la faute pour ne plus la voir et donc l’oublier, un autre terme a
le sens d’effacer, un troisième est utilisé pour Dieu qui revient vers l’homme et pour l’homme qui revient vers Dieu après son péché. Dieu est en effet « le pardonneur », celui qui a
l’initiative du pardon. C’est pourquoi le jour de l’aïd el fitr, lorsque nous rompons le jeûne à la fin du Ramadan, nous nous offrons un pardon mutuel, c’est un jour de réconciliation entre tous
les hommes. Rien cependant n’autorise à penser que ce pardon-là n’est autre que rite et religion. Je crois authentiquement que, pour Lobsang comme pour Michaël, le pardon est un travail lent et
douloureux, mais indispensable, non pour les victimes définitivement empêchées de venir offrir le leur, mais pour éviter la propagation du malheur, de génération en
génération.
Le maître du lieu s'avance alors et dit : « Je vous ai entendu, mes
amis, chacun a cru défendre, selon ses valeurs et ce qu'il représente sur notre échiquier, la notion de Pardon. Bien que vous ayez tous tenté de vous abriter derrière le paravent cultuel dont
vous êtes imprégnés, aucun d'entre vous n'a étayé la réflexion que je proposais ce jour. Pourquoi vous êtes vous ainsi inhabituellement dérobés? Qu'y a-t-il dans ce concept du pardon qui vous
fait emprunter des chemins de traverse?
Nous qui sommes unis en ce lieu depuis si longtemps, observateurs attentifs du
spectacle du monde, nous nous sommes engagés à être hors de ce monde pour en être des veilleurs, des éveilleurs même, pas pour gloser, comme vous venez de le faire, avec émotion, certes, mais
sans véritable intention.
Je vous invite, si vous ne l'avez encore fait, à lire l'ouvrage de
Vladimir Jankélévitch, « L'imprescriptible » et à vous pencher sur la page 14. Que nous dit le philosophe en réponse à la question: "Faut-il pardonner?". « Qu'il
existe entre l'absolu de la loi d'amour et l'absolu de la liberté méchante une déchirure qui ne peut être entièrement décousue. Nous n'avons pas cherché à réconcilier l'irrationalité du mal avec
la toute puissance de l'amour. Le pardon est fort comme le mal, mais le mal est fort comme le pardon».
Paradoxe, semble-il, à l’image de notre communauté.
Souvenez-vous cependant que les portes de cette demeure ne pourront s’ouvrir que lorsque chacun d’entre vous sera prêt en son âme et conscience à accorder sa confiance en cette humanité, en lui
offrant les piliers de notre sagesse et de notre force. Ainsi, peut-être la beauté refleurira –elle sur les cendres, rendant ainsi un sens acceptable par tous à la notion de Pardon. Nous n’avons
encore rien résolu, nous n’avons fait qu’ouvrir le questionnement. »
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