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Rassembleur  d'Etincelles -

Un écrivain journaliste partage avec vous son univers, ses passions, ses coups de griffe à l'actualité et sa passion de la musique des mots

Histoire de la famille Manaster Oling

Publié le 16 Juin 2006 par Sarah Oling in FIL ROUGE..

Il y a quelques temps, en faisant du tri dans les documents de mon père, j'ai découvert un article en allemand, que j'ai fait traduire, et qui retraçait toute l'histoire familiale. Cet article avait été rédigé par des élèves d'un lycée de la ville dont mon père était issu, Karlsrühe.  Je ne savais presque rien de ma lignée paternelle. A chacune de mes interventions dans une classe, je dis toujours aux  jeunes que je rencontre combien il est important de savoir d'où l'on vient, non pour s'enfermer dans une histoire transgénérationnelle, mais, au contraire, surtout lorsqu'elle est marquée par une tragédie historique, pour lui redonner de la légéreté en lui rendant la lumière... Et voilà qu'un joli clin d'oeil du destin me permettait d'illustrer mes propos. Ainsi, voici donc le récit qu'ont fait ces lycéens allemands, du lycée Heisenberg,  sur une famille qui vécut dans leur ville, et dont il ne reste presque plus trace...

"La famille Oling (autrefois Manaster) :

 Israël et Frieda, Max (absent sur la photo, prise en 1939)  Cécile, Henri et Rose

 Israël Manaster naquit le 17 novembre 1894 à Baligrad/Sisko, à l'époque dans l’Empire Austro-hongrois, aujourd'hui en Pologne. Il n'avait pas tout à fait 17 ans lorsqu'il quitta en 1911 son pays natal et ses parents Markus et Coja Manaster, née Oling, pour aller à Berlin. Il y travailla  pendant presque cinq ans chez « Preitzki » comme voyageur de commerce, avec des séjours pour son travail à Mannheim, Stuttgart et Karlsruhe. Il fut obligé de participer à la première guerre mondiale comme soldat autrichien, de juillet 1915 jusqu'en 1916, sur le front contre l'Italie jusqu'à ce qu'on le déclare inapte au service actif après une blessure de guerre.

 Après la démobilisation, il retourna le 5 décembre 1918 à Karlsruhe. C'est là qu'il fit la connaissance de Frieda Merser et qu'il 1'épousa finalement le 29 janvier 1920 à Dessau où les parents et la famille de la jeune femme vivaient. Frieda était née le  23 janvier 1896 à Varsovie. Les jeunes mariés s'installèrent au 28 rue Kreuzstrpe. C'est là que vint au monde le 12 janvier 1921 leur premier fils Max, qui fut le seul membre de la famille à survivre à l'holocauste. Deux ans plus tard Cécile vit le jour.

 En 1921, Israël Manaster dirigea avec son associé Leo Stechler une entreprise de traitement de cuir à Solingen, mais, avec le temps, le chiffre d'affaires recula. En 1926 l'entreprise n'employait plus que dix ouvriers, l'année précédente, il y en avait encore 30 ou 40. L'entreprise, dans laquelle Israël avait investi 500 marks  finit par faire faillite deux ans avant la grande crise économique. Israël Manaster fut obligé de chercher un emploi pour nourrir sa famille. Il fit le commerce du linge, devint représentant général de l'usine de linge « Pastorella » établie à Balingen, où il travaillait à la gestion des stocks. Juste après la prise de pouvoir des Nationaux-Socialistes il fut licencié.

 Désormais c'était surtout sa femme Frieda, ménagère et mère de famille, qui devait pourvoir aux besoins de la famille, qui comptait maintenant six membres. Elle travaillait à la cuisine de l'Assistance Juive, mais gagnait très peu, au  moins les repas gratuits fournis la famille les aidèrent à survivre. Comme Israël ne retrouva aucun nouvel emploi, la famille vécut de ses économies

 En 1926, Israël avait essayé d'obtenir la nationalité allemande, à la place de celle de polonaise. Un parcours long et parsemé de demandes et de refus commença. Bien qu'un voisin de l'époque de Karlsruhe, un employé des chemins de fer, lui délivrât en mars 1926 une attestation de bonne conduite et écrivit à l'époque la déclaration suivante au consulat:  « Manaster a habité un certain temps dans la maison du 28 de la Krengstrasse , et je l'ai considéré comme un homme intègre ». Sa demande de naturalisation fut définitivement rejetée le 5 janvier 1928. Le motif principal était que son usine avait fait faillite et qu'il devait encore de l'argent au fisc. En outre son revenu mensuel de 250 R.M - à l'époque un salaire moyen pour un ouvrier qualifié -fut considéré par les autorités comme trop bas pour pouvoir prétendre à quelque aide sociale que ce soit. Israël Manaster lui-même n'avait jamais fait de politique et n'avait eu aucune condamnation.

 La famille avait entre temps déménagé au 178 de la Kriegsstrape et la petite Rosa était née en 1927. Comme Henri naquit en 1930, il fallut de nouveau un logement plus grand, cette fois au numéro 52 de la Gartenstrape. La famille affirma sa foi juive orthodoxe et une partie importante de sa vie se déroula dans les locaux de la Communauté orthodoxe de la Société Religieuse Israélite de la rue Karl- Friedrich.

 Le fils aîné Max pratiquait le sport à l'association sportive orthodoxe Hakoah. Ils jouaient au football, en qualité d'équipe de rue juive,  sur le terrain de l'ancienne gare - aujourd'hui Théâtre National Badois - contre les non-juifs. Max se souvient encore aujourd’hui  qu'on leur jetait des pierres.

 Lorsque Max Manaster à 15 ans dut demander un passeport, le consulat polonais de Munich répondit que ses grands parents paternels n'étaient pas mariés à la mairie civilement. Le seul mariage à la synagogue n'avait aucune valeur légale - et qu'Israël était par conséquent un enfant illégitime. Tous les enfants de la famille et Frieda furent obligés, sur décision des autorités, de changer leur  nom Manaster en Oling, le nom de jeune fille de la mère.

 En 1938, tous les Polonais vivant en Allemagne durent renoncer à leur nationalité polonaise, par décision du gouvernement polonais. A partir de ce moment là la famille Oling devint apatride. Max Oling fut assigné à résidence en Pologne, comme tous les hommes de plus de 16 ans, avec des milliers d'autres, le 28 octobre 1938 sur décision des autorités NS. Israël échappa à cette assignation par un hasard heureux.  Jusqu'au début de la guerre, le reste de la famille resta à Karlsruhe, puis fut évacuée à Leipzig et vécut dans les locaux d’une école juive, avec l’aide de la communauté juive de la ville.  Il était prévu qu'Israël soit envoyé le 30 septembre 1939 en détention au camp de concentration de Buchenwald, en Pologne occupée. Et ce jour-là, il se rendit  à la prison de Mouschan pour y purger une peine de huit jours. Fin 1939 il fuit, en laissant sa famille en Belgique. Pourtant comme peu de temps après, au printemps 1940, les troupes allemandes envahirent la Belgique , il dut fuir en France. Là, il fut interné par le gouvernement français, en été 1940 à St. Cyprien, où il eut un dernier contact avec son fils Max. Celui-ci y était entre temps arrivé également, après une fuite de Pologne pleine d'aventures, en passant par l'Italie dès le début de la guerre. Il s’était joint en France à ce qu'il restait de l'armée polonaise. Max fut déporté le 26 août 1942 à Auschwitz.

 Israël Manaster avait lui-même été transféré à Auschwitz une semaine plus tôt, après avoir été interné au Vernet, l'un des nombreux camps du Sud Ouest de la France pour juifs et étrangers dans la zone non occupée. Lui qui avait une santé fragile a probablement été, dès son arrivée à Auschwitz Birkenau, exterminé dans la chambre à gaz.

 Frieda  Oling était restée à Leipzig avec ses enfants, Cécile, Rosa et Henri. Elle a dû déployer des efforts extraordinaires pour maintenir en survie le reste de la famille, en l'occurrence trois enfants mineurs. Quels ont bien pu être ses sentiments lorsqu'elle pensait à son mari et à son fils aîné dont elle ne pouvait expliquer l'absence ?

 Le 10 mai 1942, Frieda Oling et les trois enfants restants furent déportés de Leipzig au camp d’extermination  de Belzec. Tous sont morts.

 De toute la famille, seul Max Oling a survécu. Lors de son arrivée à Auschwitz,  il fut sélectionné pour les travaux forcés. Il travailla,  entre autres pour  les usines Buna et il survécut dans des conditions indescriptibles. En janvier 1945, il fut entrainé dans la « marche de la mort », avec les survivants encore valides du camp d’Auschwitz.  Il réussit à s'enfuir dans la région de la Meibe et il se sauva grâce à des troupes soviétiques. Max Oling vit aujourd'hui en France.

 Dans le cours d'histoire, la classe 10 a du Lycée Heisenberg s'est occupée dans un projet à long terme du destin des juifs, en particulier des juifs de Karlsruhe, qui furent assassinés pendant la période du National-socialisme.  Il s’est agi pour nous, en reconstruisant leurs vies, de découvrir un peu mieux la culture et les traditions  juives Dans le cadre de notre cours d’histoire, nous reçûmes Max Oling en qualité de témoin de cette époque, avec lui nous participâmes à une visite de la ville de Karlsruhe, sur les  traces des juifs qui, comme lui, y vécurent. "

 Article rédigé par les élèves du lycée Heisenberg de Karlsrühe  Allemagne 

 

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