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Rassembleur  d'Etincelles -

Un écrivain journaliste partage avec vous son univers, ses passions, ses coups de griffe à l'actualité et sa passion de la musique des mots

3 juin 2008. Remise du prix littéraire des Humanités de l'Insa de Lyon

Publié le 6 Juin 2008 in ACTUALITES

Arrivé second, derrière celui d’Isabelle Kauffman, Kathâkali, le manuscrit de mon quatrième roman, vient d’obtenir le « coup de cœur du jury », du prix littéraire de l’Insa de Lyon. Si cette place sur le podium est purement honorifique, elle marque cependant pour moi une étape décisive.

« Kathâkali » est un roman de rupture, rupture avec mes trois précédents livres, rupture avec mes doutes sur ma capacité à débrider mon imaginaire. J’ai intégré dans ce récit des personnages réels, fondateurs de mon éveil spirituel,  Sri Aurobindo et sa compagne, Mira Alfassa, appelée  « La Mère », fondatrice d’Auroville, ainsi que le Mahatma Gândhî. La trame du récit est située en grande partie à Pondichéry, en Inde du Sud, du temps des Comptoirs Français de l’Inde. Ces grandes figures se mêlent à celles nées de mon imaginaire, Tim , Allan, Lala l’intouchable, Shani Shantung, qui sera l’instrument de la colère de Kali la Noire, entre autres, dans leur lutte pour l’indépendance de l’Inde et pour leur propre survivance.

Tout le temps de l’écriture, j’avais en mémoire la voix de Ram Bopal, un des grands maitres de cette danse sacrée qu’est le Kathâkali. Je l’avais appelé en 1998, il vivait alors à Bangalore, sa ville. Nous devions nous rencontrer, grâce à un ami cinéaste. La rencontre n’eut pas lieu. Ce livre, lorsqu’il sera édité, lui sera dédié.

 

Il est temps désormais pour moi d’aller de l’avant, d’avancer sur le chantier en perpétuelle re-création, de ma terre d'élection, l'écriture. Un nouveau roman, de nouveaux personnages prennent peu à peu force et vigueur. L’été leur sera consacré.

Et, en attendant que Kathâkali prenne sa véritable place, dans les mains de ses futurs lecteurs, je vous en livre quelques lignes, provoquant là, je l’espère, une vibration bénéfique, que les Dieux de l’édition pourront ressentir !

 

 (manuscrit protégé auprès de la Société des Gens de Lettres)

"(...)Dans la ville blanche, loin, bien loin du repaire infect de la vieille, toute la troupe déjeunait sur la plage, face à la maison des Monnot. La brave dame n’avait pas de cuisinier. Elle n’en avait jamais voulu. Elle avait donc préparé, avec l’aide d’Elen et de Lily, un repas breton traditionnel, en l’honneur de la nouvelle création de Tim Bopel. Deux tables avaient été dressées, à même le sable et recouvertes de tissu à carreaux bleu et blanc.  Quelques chaises dépareillées, extraites du garage, complétaient l’installation. Un joyeux cortège de jeunes gens, porteurs d’ustensiles divers, se relayait entre la maison et la plage. La table s’emplissait peu à peu de mets succulents. Le gâteau aux pommes de terre râpées préparé par Elen tentait de rivaliser avec le far aux pruneaux de Lily. Les verres de cidre circulaient de main en main.

 

Les danseurs de la troupe, tous indiens, n’avaient jamais été à pareille fête. Sortant de leur réserve habituelle, ils accomplissaient des figures compliquées sur le sable, tout en riant aux éclats.  Lala et Shani, installées dans des fauteuils de toile, avec interdiction formelle de bouger, avaient pour une fois abandonné leur mine sévère. Elles souriaient. La vieille Lala, malgré ses soixante-sept ans, se leva soudain, sous les yeux médusés de Shani.  Prenant Tim par le bras, elle l’entraîna dans un pas de deux endiablé. Allan, amusé, s’inclina alors vers Shani, lui prit la main, l’obligeant à se relever. Les promeneurs, nombreux sur le front de mer à cette heure, assistaient en se poussant du coude à un spectacle incroyable ! Une bande de jeunes indiens, vêtus à l’occidentale, réalisaient d’acrobatiques pirouettes sur la plage. Juste à côté d’eux, une vieille dame très digne, en sari noir, dansait la valse avec un beau jeune homme, coiffé d’un chapeau colonial.  Un peu plus loin, un autre jeune homme, en Saharienne et jodhpur crème tenait la main d’une femme d’une quarantaine d’années, tout en lui faisant une splendide révérence.

 

Chacun ressentait intimement le caractère éphémère de ce qui se vivait là. Mais l’heure était à la détente et à la légèreté. Instants précieux. Instants rares, dans une société en complète déliquescence.  Ce qui est ne sera plus. Pourtant, c’est bien ainsi que depuis toujours, les hommes essayent de se convaincre de leur non-finitude. En recréant des univers fugaces, en alimentant des souvenirs de temps d’avant.  Et si tout ce bruit et ces crécelles agitées devant une tragédie annoncée ne pouvaient rien changer au cours de l’Histoire en marche, du moins ils le distanciaient momentanément.

En fin d’après-midi, ils se séparèrent, heureux de ce temps de partage.  Monsieur Monnot raccompagna Shani et Lala, fatiguées par leur exploit, mais détendues et souriantes. Les quatre jeunes gens, eux, décidèrent de prolonger la soirée sur la plage. Le temps du marivaudage s’achevait. Ils le savaient. Et c’est avec une gravité nouvelle qu’ils s’effleuraient du regard, presque intimidés. Depuis près de trois ans, ces quatre amis avaient évolué, des drames les avaient rapprochés, des intrigues souterraines se jouaient pour les pousser dans les bras les uns des autres. Elen et Lily venaient de fêter leurs vingt ans en juillet dernier, en même temps que les vingt-six ans de Tim, né le 27 juillet 1916. Allan allait avoir vingt-quatre ans en janvier prochain. Mais, s’ils n’étaient plus des adolescents, ils étaient cependant d’une candeur absolue devant l’expression de leurs sentiments.  

Quatre jeunes gens. Trois couples. Voilà l’équation impossible qui se profilait. C’est ainsi que l’histoire s’écrivait en secret dans la tête des deux conspiratrices. En ne voulant que le bonheur de Tim, elles allaient détruire à jamais les ferments porteurs de vie que chaque couple génère à sa création. N’ayant pas elles-mêmes vécu de vibration charnelle, ou si peu, ignorant tout des émois de la passion, elles n’avaient aucun scrupule à manipuler les cœurs. Indiennes jusqu’au plus profond de leurs fibres, elles ne croyaient pas en l’amour rédempteur, mais seulement à la fatalité de la naissance (...).

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